Jeudi 13 août 2009


par Guillaume Béghin

Peut-être êtes vous de ceux qui se sont ennuyés au catéchisme. Peut-être trouvez-vous la mythologie chrétienne trop morne. Peut-être même êtes-vous de ceux tentés par le retour au paganisme et à ses légendes viriles. C’est que vous n’avez jamais lu le Paradis perdu[1] de Milton. Ce long poème (plus de 10 000 vers) retrace la chute des anges à la suite de Satan et comment celui-ci, pour se venger, parvint à tenter Adam, le premier homme.

 

John Milton (1608-1674) est considéré comme l’un des plus grands poètes anglais. Protestant puritain et érudit (il a étudié la théologie, la littérature, l’histoire, l’hébreu,…) il fut le pamphlétaire officiel de Cromwell lors de la première révolution anglaise. Après la mort de Cromwell, il échappe à l’exécution grâce à ses amis, mais ruiné et devenu aveugle des suites d’un glaucome aggravé par un travail trop important, il se retire de la vie publique. C’est à ce moment qu’il dictera, tel un nouvel Homère, son grand poème biblique : le Paradis perdu (1667), suivi du moins connu Paradis regagné (1671).

Animé d’un esprit missionnaire, Milton souhaitait, pour sa grande œuvre, rédiger une épopée chrétienne qui puisse être comparée aux plus grandes légendes païennes de l’antiquité (auxquelles il fait par ailleurs de nombreuses allusions). Se cherchant un thème porteur, il choisit le mythe fondateur de la bible : celui du péché originel. Mais Milton a beau être protestant, il n’hésite pas à s’éloigner des Ecritures et à se rapprocher de la Tradition afin de trouver sa matière et il conte la chute de Satan et de ses anges déchus en parallèle de celle de l’homme. Son poème héroïque s’articule autour de trois principaux personnages. Le premier à apparaître est Satan, autrefois le premier d’entre les anges, il fut chassé du paradis vers l’enfer ainsi que ceux qui se sont rebellés avec lui. Il s’agit d’un personnage à la fois mauvais et orgueilleux, mais surtout d’un être tourmenté, véritable sophiste, raisonnant sur tous les sujets et capable d’arranger n’importe quelle vérité à sa guise, il apparaît en quelque sorte comme sa première victime, se trompant lui-même et se voilant la face à chaque raisonnement. Pour se venger de sa déchéance, il décide de s’évader de l’enfer pour trouver la nouvelle créature de Dieu, l’homme, et la corrompre. Le second personnage est Dieu, ou plus précisément la Trinité. Si l’Esprit est peu présent, le Père et le Fils dirigent conjointement le ciel, appelé Empyrée, dès avant la création du monde et sont servis par les anges fidèles, certains connus comme Michel, Gabriel ou Raphaël et d’autres qui le sont moins. Prescients de l’avenir, le Père et le Fils laissent malgré tout leurs créatures maîtresses de leur libre-arbitre et capables de choisir leur destin. La puissance de Dieu se manifeste non en écrasant le mal, mais en faisant sortir du bien de celui-ci. Enfin, Adam et sa compagne Eve forment le troisième pôle de ce poème, créés sans péchés dans le jardin d’Eden mais dotés du libre-arbitre, ils sont l’enjeu du conflit entre Dieu et Satan.

Cette œuvre a été découverte par Chateaubriand lors de son exil en Angleterre durant la Révolution française. Il a été sublimé par celle-ci et a dès lors passé trente ans à traduire ce poème, traduction qu’il considéra comme étant l’ouvrage de sa vie. Mais comment traduire un texte sans le trahir, qui plus est lorsqu’il s’agit d’un poème déjà considéré comme ardu dans sa langue natale ? Le grand écrivain français choisit de coller au plus près du texte original, “j’ai calqué le poème de Milton sur la vitre”[2]. Si le résultat rend effectivement un certain rythme au texte, le style de celui-ci en reste tout de même ardu à la lecture avec une syntaxe parfois étrange et un certain nombre d’anglicismes (Adam y est le “copartner” d’Eve). Mais le souffle épique est bien là, l’œuvre reste magistrale et l’on peut dire que le pari de Milton est réussi : nous sommes ici en présence d’une épopée chrétienne digne des grandes sagas antiques.

 

 

Morand l’artiste.

 

par Pierre de Jaumont

 

Si dans les années 20 Paul Morand est le plus célèbre des jeunes écrivains français, son œuvre survivra aux modes qu’elle paraissait suivre. Il n’est que de voir les régulières rééditions[3] qui fleurissent sur les tables des libraires. Y aurait-il un « secret Morand » ?

 

Peut-être ce regard qui savait percer et capturer du même mouvement, comme une serre d’aigle. La phrase va vite, accordée à l’impatience d’un homme pressé à l’aube d’un siècle frénétique. La vérité du moment, nue, légèrement écorchée, mais vivante, marchant d’un pas décidé. Rien que la terre serait sa bannière, lui le dilettante nostalgique de l’univers qui a le mal de tous les pays. Sa patrie sera le XXe siècle. Il en épousera la hâte et les frivolités tumultueuses, partagé entre la passion de l’étiquette et la bohème du libertinage de luxe. Dans ses récits de voyage, dans ses portraits de villes, dans ses chroniques, dans ses romans historiques, Morand prouve qu’il y a toujours en lui l’ordre et le mouvement qui font les écrits durables. Témoin inquiétant de son époque, dont le témoignage vaut par la liberté d’esprit qui l’inspire, par le refus d’être dupe. Il faut pour cela lire le délicieux livre testamentaire Venise où Morand résume l’état d’esprit de sa jeunesse : « Ne pas réfléchir ; en avant, tête baissée ! Dieu reconnaîtra les siens ; on verra bien. »

Pour aller plus loin, signalons, la parution du témoignage de Gabriel Jardin[4] qui a partagé les derniers moments de l’écrivain.

 


[1] John Milton, Le Paradis perdu, traduction de Chateaubriand, Gallimard, 2006, 421 p.

[2] op. cit., préface

[3] Rien que la terre, éditions Grasset, 2006 – Rococo, 2006, Editions Grasset.

[4] Gabriel Jardin, Paul Morand, un évadé permanent, 2006, Editions Grasset.

Par Patrick de Retonfey
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Vendredi 3 juillet 2009

Le nouveau numéro de la revue est enfin disponible, avec un sommaire particulièrement riche.

Abonnement: 36, rue Balard 75015 paris


 

Par Patrick de Retonfey
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Mardi 31 mars 2009

LA BELLE INCONNUE

 

par Patrice Charron

 

_ Moi, je sais juste… Oui, c’est ça. La conversation téléphonique s’arrêta là. Le portable était tombé sans faire de bruit. Le corps, lui, glissa plus lourdement. Encore qu’il n’éveilla que peut l’attention des voyageurs. La rame du RER B était pourtant lourde des habitués de ces voyages au bout de la nuit parisienne. La ville ne peut contenir le flot brassé quotidiennement. Elle le régule, voilà tout. Son ventre mou et chaud se gonfle au matin pour se dévider dans un crépuscule sans dieu. Matrice aveugle de son propre mécanisme. Alors, ce corps anonyme de femme s’en était aller choir sur le sol entre deux rangées de siège. Pas un regard. Les voyageurs avaient l’humeur vagabonde. Qu’était-il arrivé ? Une santé défaillante à l’image d’une vie au fil du rasoir. Tristan n’avait aperçu que sa longue chevelure, signe d’un refus de vieillir. Mais l’horloge du temps et la Roue de la Fortune sont impassibles à ces considérations. La vie s’en était allée. Il n’osait se lever pour regarder son visage. La vie à lui aussi l’avait quelque peu abandonné. Il n’y avait sans doute plus rien à faire pour elle si ce n’est s’attirer une source d’ennuis. Elle n’était rien pour lui. Il l’oublierait facilement. Le journal du 20 heure s’en chargerait avec son catastrophisme habituel toujours clôturé par une lueur d’espoir en trompe-l’œil. Pourtant, personne ne l’attend ce soir. Il ne fait déjà plus partie du monde effréné, effrayant des vivants. Il ne se berce plus d’illusion. Ici ou ailleurs. Mort ou vivant.

A chaque arrêt, un flot de personnes indifférent quittait la rame. Il n’osait désormais abandonner sa place. Il avait peur de passer devant elle. Voir son visage. Son reproche. Le train finit par s’arrêter au terminal. Il était seul avec le corps sans vie. Le quai était désormais désert. De l’autre côté de la voie, un flot de voitures discontinu passait tout phare allumé. Il n’avait même pas remarqué qu’ils avaient éteint les lumières dans la rame. Sans doute les portes étaient closes désormais. Lui faudrait-il y passer la nuit ? Il était terrassé d’appréhensions diverses. Paralysé. Sa main droite pourtant se porta sur l’appui-tête, glissa délicatement le long du siège, attirée par une mèche de cheveux qui pendait dans le vide. Son bras parti en quête du visage. Maladroitement, il cherchait à en dresser un inventaire. Le front lice, le nez délicat, la bouche aux lèvres généreuses. Cette femme semblait prendre soin de son corps. Mais elle devait avoir passé l’âge des illusions. Il n’osa descendre plus bas par pudeur, par respect ? La peau était douce. Sans s’en rendre compte, il était parvenu face à elle. Tristan désirait mourir à son tour, boire un philtre et rejoindre le rêve de la vie. Il était désormais blotti contre elle. Il aurait pu entendre sa respiration s’il n’avait été sous l’emprise de la déréliction. Son cœur battait la chamade, son cœur se noyait dans une mer de lait. Tristan avait oublié qu’il était cardiaque. Il ne se souciait plus de rien, tout à son bonheur naissant. Oui, ils se rejoindraient dans l’au-delà. Tout y serait plus simple, plus beau, plus juste. Oui, enfin, il serait aimé à son tour. Plus rien ne les séparerait, ni jalousie, ni malveillance. Au petit matin, Juliette se réveilla. Elle ne comprit jamais ce que faisait cet homme à ses pieds. Il était déjà mort depuis longtemps lorsque les pompiers l’emportèrent avec eux. Sous le corps, elle retrouva son portable et rappela son mari qui n’entendait pas ce que disait sa femme.

Par Patrick de Retonfey
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Mardi 31 mars 2009

Propos recueillis par Michel Boutros

 

 

Livr’Arbitres – La première guerre civile européenne aura marqué profondément le début du XXe siècle, affirmant l’écroulement d’un monde qui entendait se figer dans le mythe du progrès et des valeurs bourgeoises :

Pierre Drieu la Rochelle – La guerre pour nous, nés dans un temps de longue paix, parut une nouveauté merveilleuse, l’accomplissement qui n’était pas espéré de notre jeunesse. Nous voulions épuiser la vie dans un irréparable élan. Or, doute que la paix nous eût assouvis aussi magnifiquement. A nous autre, jeunes hommes éduqués par le verbe orgueilleux de Nietzsche et de Barrès, Paul Adam, Maurras, d’Annunzio, Kipling, excitateurs du monde occidental, la guerre offrit une fraîche tentation.

(…) Nous ne pouvons pas regretter la guerre. La guerre a introduit une solennité dans notre vie que nous n’espérions plus des évènements humains et dont l’absence nous faisait sentir dans l’homme une perte[1].

 

Livr’Arbitres – Pourtant, après la guerre, tout a repris sa place, en pire peut-être ?

Pierre Drieu la Rochelle – Il y a belle lurette que la guerre est finie, et pourtant, notre malheur n’a cessé depuis ce moment. Qu’est-ce qui nous oppresse ? Car il y a quelque chose qui nous oppresse, qui nous écrase… Nous ne sommes pas content de nous, nous avons honte. Honte. Pourtant les trains marchent bien et beaucoup ont chez eux un appareil de radio. Mais quand nous crevions dans les tranchées nous disions que nous ferions quelque chose, et nous n’avons rien fait, rien. Nous rêvions pourtant de quelque chose d’admirable, d’inouï. Oui, seul quelque chose d’inouï pouvait nous faire oublier cette horreur. Pourtant… Nous, les soldats, nous, les héros. Nous avons été les plus grands lâches[2].

 

Livr’Arbitres – Vous avez aimé la France jusqu’à en prendre la mesure, posant quelques notes pour comprendre votre siècle, mais le pays réel a-t-il toujours répondu à vos attentes ?

Pierre Drieu la Rochelle – Je peux dire que j’aime les Français. Ils bénéficient tous à mes yeux de la même faveur. C’est ainsi qu’on aime les femmes, et parmi elles des brutes, des lâches, des goinfres. Mais je ne les aime pas tant parce que leur génie est tel et tel, mais parce que ce sont les hommes au milieu desquels j’ai vécu. Et si notre nation, par suite de pittoresques catastrophes toujours prévisibles dans l’Histoire, quittait cette contrée-ci pour aller camper ailleurs, au bout de quelques siècles le génie de mes camarades changerait sous le charme d’un autre horizon ? Mais je puis anticiper ma fidélité à ceux qu’ils deviendraient ; car dans les êtes aimés, on aime tout ce qu’ils sont, chacune des particularités par quoi ils se rendent sensibles et aussi un point abstrait comme nous aimons en nous-mêmes. La France imperceptiblement se métamorphose dans nos bras, sans qu’il y ait brusque rupture des mille liens dont chacun est accidentel et insuffisant, mais dont semble se former tout notre attachement. Et peut-être ce que j’appelle France, demain se prononcera autrement[3].

 

Livr’Arbitres – En prenant conscience que les civilisations étaient devenues mortelles, vous n’avez cessé de dénoncer notre chute inéluctable et d’appeler à un sursaut salutaire :

Pierre Drieu la Rochelle – A l’intérieur de la civilisation libertaire et industrielle, sur cette planète toute gagnée à cette mode, toute engagée dans ce pari moderne, il faut lutter contre tout ce qui attaque l’esprit créateur, contre tant de nouveautés qui étaient belles hier, qui sont déjà laides aujourd’hui. La stérilité, l’onanisme, l’inversion sont des maux spirituels. L’alcoolisme, les drogues sont le premier degré qui mène à cette défaillance de l’imagination, à cette décadence de l’esprit créateur, quand l’homme préfère subir que s’imposer. Le sport mal compris, contaminé par l’argent, réduit à des simulacres de cirque entre professionnels pour nourrir le cauchemar de foules inertes, le militarisme, sont des perversions de l’instinct de lutte, du goût antique et sain pour la destruction et le sacrifice. La fabrication en séries, le renoncement au travail des mains qui sont des outils de l’esprit, l’abandon aux machines du pouvoir de l’homme sur la matière manifestent, comme l’onanisme, le fléchissement de notre pouvoir créateur[4].

 

Livr’Arbitres – Somme toute et à l’aune de vos propos, tout serait lié dans une création. L’art, les lettres, la musique même. Un écho à votre idéal de dépassement :

Pierre Drieu la Rochelle – La musique a besoin de grandes formes qui se lèvent sur l’horizon. Shakespeare doit tout à Elisabeth, et Goethe n’aurait pas fait le second Faust s’il n’avait pas eu sous les yeux la Révolution française. Donnez-nous de grands hommes et de grandes actions  pour que nous retrouvions le sens des grandes choses. Chaque héros nourrit dix grands artistes ; Goethe et Hugo se sont trempés dans le sang versé par Napoléon[5].

 

Livr’Arbitres – Finalement, sans se dépassement, l’homme se complait dans sa servitude, sa bassesse. Apathie, esprit grégaire, repli deviennent son quotidien :

Pierre Drieu la Rochelle – Le courage est devenu peur, et quand on voit encore du courage, ce n’est plus que la peur qui se hérisse. Chacun a peur de tous et tous ont peur de chacun. Tout est honteux, rampant, lent. Tout va trop lentement et soudain tout va trop vite et il y a un choc si violent qu’on ne sent plus rien. A ce moment-là, on ferait n’importe quoi. Et puis, recommence la lente fièvre de tous les jours. Cette maladie qui est dans la nation l’a divisée, elle a tant envenimé certains hommes qu’elle les a retournés contre les autres[6].

 

Livr’Arbitres – Pourtant, vous croyez toujours en la force de l’esprit, à l’ardeur du printemps et de la jeunesse, à l’éternité de la terre et de l’homme :

Pierre Drieu la Rochelle – Que m’importe de n’avoir pas vu le Parthénon ? C’est le chef-d’œuvre d’un Grand Siècle. Le Ve avant Jésus-Christ, c’est comme le XVIIe, le Parthénon c’est Versailles. Aujourd’hui quelle leçon pouvons-nous prendre à Versailles ? Nous redevenons des Barbares, en mal de formes neuves et inconnues ; aussi ce qui nous attire dans l’histoire, ce sont les premiers mouvements. Certes, je ne suis pas dupe, je sais bien que la faiblesse des contemporains, qu’ils soient européens, indiens ou chinois, n’est pas plus capable d’imiter les rudiments primitifs que l’exquise complexité de l’achèvement. Mais près de retomber dans le creuset obscur, penchés sur le prochain abîme, nous rêvons des germinations de demain à travers les effondrements et les pourritures qui nous entraînent. Nous sommes à bout de souffle, rien ne renaîtra plus de nous dans les formes que nous connaissons, la force de création ne reprendra en Europe qu’après de terribles dissolutions ; mais alors que le fleuve de notre civilisation est près de déboucher dans la mer qui noie tout, parcourant d’un trait le cycle récurrent des évaporations, des nuages et des pluies, notre imagination se rejette vers les sources d’où sortira le fleuve nouveau. Je rôde autour des abîmes parce que je sais que j’y retombe et que j’en ressortirais[7]

 

Livr’Arbitres – Pour cela, il faut savoir s’impliquer, s’affirmer :

Pierre Drieu la Rochelle – Je me rappelle avoir entendu un jour un président du Conseil expliquer la situation, dans la quiétude peu croyable de son grand cabinet Louis XV. Il répéta pendant une heure : « ils ne comprennent pas ceci, ils ne font pas cela, ils… » J’avais envie de lui crier : « Mais enfin, qui ils ? C’est vous le chef, c’est vous qui êtes au centre, ils ne disent et ne font que ce que vous ne les empêchez pas de dire ou de faire. Dites : Je ». Il ne dit « je » qu’une fois : « Je m’en f… ». Eh bien, évidemment, ce « président », qu’il eût été éduqué dans une école primaire ou dans un lycée, qu’il fût passé par l’Ecole normale ou par Polytechnique, n’avait jamais entendu parler de cette sainte vertu qu’on appelle Responsabilité. On l’avait bourré de notions sur la géographie ou sur la prosodie d’Homère, sur les mathématiques pures ou sur la physique la plus théorique, mais aucun de ses maîtres ne s’était occupé de mettre dans les muscles et les nerfs de son corps, dans les réflexes de son âme l’indispensable prise de possession de son propre destin et de celui des autres hommes qu’est pour un homme le prononcement sérieux et conscient de ce maître-mot : Je[8].

 

Livr’Arbitres – Ce jugement cruel pour une fausse élite, ne pouvons-nous pas le reproduire sur la population, reconnaissant en cela que l’on a les dirigeants que l’on mérite :

Pierre Drieu la Rochelle – Les gens ne savent plus s’ils doivent encore travailler ou ne plus rien faire. Ils ne savent pas s’ils doivent jouir ou s’abstenir. Je dis qu’individus épuisés, ils ne peuvent plus jouir que des grandes figures de l’esprit dessiné par le corps social. Regardez les abeilles, les fourmis, que pouvons-nous faire d’autre ? Notre seule plénitude, c’est une civilisation vue de loin, où les joies et les chagrins se mêlent. Il n’en reste que le dessin. Tout est dans le dessin. La qualité. La qualité se retrouvera, le jour où la quantité sera limitée[9].

 

Libr’Arbitres – La machine prolonge, amplifie, rend comme irrémédiable la désincarnation de l’homme :

Pierre Drieu la Rochelle : Par la machine, l’homme s’éloigne de plus en plus de son corps et de la nature. Il s’engage dans une spéculation terre à terre, dans une mythologie de plus en plus confinée à la surface des objets, dans une idolâtrie, un fétichisme sans frémissement. La machine engendre la machine, et la multiplication des objets qu’on dit utiles fait une inutilité énorme, terne, morne, sans rayonnement, un encombrement destructeur[10].

 

Livr’Arbitres – Pour conclure cet entretien, j’aimerais pouvoir vous définir. Du dandy à l’éveilleur de conscience, de l’homme couvert de femmes à l’ascète n’y a-t-il en fait qu’un écrivain ?

Pierre Drieu la Rochelle – J’ai tâché de trouver la mesure, ce qui ne m’a pas épargné les faux pas. La grande difficulté est celle-ci pour un artiste qui veut s’engager dans son opinion. Pour bien savoir ce que vaut cette opinion qui le tente, il lui faut s’engager dans une action. Or, entre une opinion toute pure, toute logique, toute belle et l’action qui l’incarne, il y a autant de différence qu’entre une vierge et une femme cabossée par dix accouchements. Si vous n’avez point chevillé au corps un véritable amour pour quelque chose dans cette opinion – cela pourra ne pas être son principe, mais l’un de ses aspects secondaires, qui botte particulièrement votre sensibilité – vous tournerez de l’œil devant les métamorphoses de votre fiancée. Les intellectuels tournent de l’œil facilement dans ces cas-là ; ou bien ce sont de petits intrigants qui se moquent bien de la fiancée et ne souhaitent que de tirer des sous de la dame cabossée. Les intellectuels tournent de l’œil facilement… C’st qu’aussi ce sont des intellectuels. Je n’aime pas beaucoup les intellectuels, j’aime mieux les artistes. Un artiste, c’est un homme qui sait que la vie, ça ne va pas tout droit – ce qui n’empêche pas de travailler. Un artiste n’est jamais content de ce qu’il a fait ; il pardonnera donc beaucoup aux hommes d’action qui ont pris en main son opinion, qui se sont chargé de la faire vivre dans le siècle, qui l’on épousée. Il sera d’autant plus indulgent qu’il risque beaucoup moins qu’eux. Certes, c’est le métier des hommes d’action de risquer leur peau, comme c’est celui des hommes de guerre. Et, d’autre part, moi qui fait du journalisme politique, je peux très bien finir au poteau… Non, mon vrai risque, c’est d’écrire de mauvais livres. Si je suis fusillé, ce sera comme tant d’autres[11].


Dans ces conditions est-il permis d’espérer un sursaut quelconque, une révolution intérieure face à un désordre extérieur ?

Drieu la Rochelle – Le nœud qu’on voit toujours se faire entre révolution intérieur et guerre extérieure mériterait une étude particulière. Là encore, nous verrions la thèse de la lutte de classes complètement débordée ou controuvée. Toute révolution reçoit de la nécessité de faire face à l’étranger un appoint de force énorme qui facilite l’avènement, puis le maintient des forces extrémistes, jusqu’au jour où celles-ci donnent naissance au despotisme personnel qu’elles portent en germe. Les puritains ont tiré leur force de la lutte contre les Ecossais et les Irlandais, de la jalousie contre les Hollandais, de la haine contre les Français – tous sentiments dont les Stuarts prenaient le contre-pied. Et Cromwell fut adoré comme vainqueur des Irlandais encore plus que du Roi. Les Jacobins ont pris le pouvoir à la faveur de l’invasion prussienne, et l’on gardé dans la guerre perpétuelle jusqu’à le céder à Bonaparte. Lénine a bientôt profité de la défense nationale, Staline en profite plus que jamais. Mussolini et Hitler sont nés de réactions au traité de Versailles. La passion nationaliste fait plus que tout autre pour le triomphe des révolutions et des dictatures qui en découlent[12]

 

 

 

 

 

 



[1] Interrogation, 1917, éditions Gallimard (poésie).

[2] Le chef, 1944, éditions Gallimard (théâtre).

[3] Etat civil, 1921, éditions Gallimard (témoignage).

[4] Mesure de la France, 1922, éditions Grasset (essai).

[5] L’homme à cheval, 1943, éditions Gallimard (roman).

[6] Charlotte Corday, 1944, éditions Gallimard (théâtre).

[7] Une femme à sa fenêtre, 1930, éditions Gallimard (roman).

[8] Ne plus attendre, 1942, éditions Grasset (essai).

[9] Socialisme fasciste, 1934, éditions Gallimard (essai).

[10] Notes pour comprendre le siècle, 1942, éditions Gallimard (essai).

[11] Je suis partout, 12 juin 1937, article de journal.

[12] Socialisme fasciste

Par Patrick de Retonfey
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Mardi 31 mars 2009

Les pirouettes de Pirotte

 

par Pierre de Jaumont

 

Une longue bande de brume s’approprie le décor. On pourrait l’appeler Dame blanche, moi je l’appellerai Jean-Claude Pirotte. Il y a beaucoup d’atmosphère en Gueldre. De ces ciels changeants, chantés lorsque le genièvre s’invite. Pirotte se voudrait peintre, il semble qu’avec sa plume il dessine des humeurs, des odeurs, des couleurs. Des tableaux dignes de l’école flamande. Tout commence avec ce qui fut. Hier, jadis. Nostalgie du gezelligheid qu’on ne peut traduire en français mais qu’on pourrait comparer au plaisir de porter une paire de charentaise. Confort simple, chaleur. On se met alors à penser à une cheminée, une pipe, la pluie ou le vent qui giflent le carreau mais que ne peuvent perturber le tic-tac de l’antique horloge et le crépitement du feu.

 

Jeu de lumière, sfumato mystique rendant scandaleuse « une lumière inconnue, absolument présente et inimaginablement lointaine ». La magie de Pirotte est dans l’échafaudage de la construction du récit. La même trame pour la même partition. Il faut tout d’abord laisser agir les « effluves d’alcool de genièvre trop jeune, âcres comme des alcools de contrebande, râpeux comme du gravier » dans la pénombre des estaminets où règne sans partage « une pénombre de vieux tableau de genre ». Confortablement assis, vous laisser le temps prendre possession de vous « j’avais le sentiment que ce que j’attendais n’était rien d’autre que le passage du temps, les imperceptibles variations de la lumière et de l’atmosphère ». A ce moment, seulement, on peut entrer dans la peinture, devenir soi-même « un de ces petits personnages anonymes, aux traits brouillés, gardiens ignorants d’un temps suspendu » qui témoignent « comme si la scène que le peintre avait saisie se prolongeait malgré lui bien au-delà de notre misérable inaptitude à concevoir le monde ». Réincarner le passé pour réincarner le monde. Ne restent que les images que l’on grave en soi. Leur éclat se transmet alors de miroir en miroir, de mémoire en mémoire. Sauvegarder un monde qui meurt. Le reste, ce que nous pouvons dévoiler n’est que notre propre ignorance, vanité, arrogance, aveuglement. Pirotte exhale du Plat Pays des odeurs enivrantes qui troublent la vision dans des vapeurs d’alcool. Mystère, poésie, litanie, chant immémorial, veillée funèbre ou récitation nuptiale. Baiser d’abandon, de communion, faire corps jusqu’à la destruction, l’effacement, l’oubli. Une adolescence en Gueldre[1] c’est aussi le récit de Han que le narrateur n’arrive pas à commencer ou à terminer, une histoire si banalement exemplaire qu’il ne sait s’il doit ou non mettre en doute sa réalité. Les mots tuent ce qu’ils nomment. La confusion devient un état naturel. L’écriture se fait devoir de mémoire. Les livres sont des cimetières que l’on visite par temps gris. On devient soi-même un survivant, un fantôme hantant une Gueldre de légende. Une errance vers un passé à fleur de peau, et des boutons de souvenirs. Récit de la nostalgie et du doute. Des souvenirs qui reviennent par vagues, par bouffées. Nuits d’errance dans les bars, nuit sur les chemins improbables d’une campagne inconnue. Voyage intérieur, vers une jeunesse, des lieux de mémoire, des instants peut-être rêvés, peut-être réels. Ecrire ou ne pas écrire ? Vivre ou ne pas vivre ? « Ecrire c’est une maladie, mais vivre, ce n’est qu’une illusion. Alors j’écris ».

 

 

 

Dans la seconde partie, se profile le trouble de la guerre mêlé à celui de l’enfance face au monde adulte. Ses interrogations, son rejet. Sa fuite. Partir, faire le tour du monde : la vraie vie est ailleurs comme le scandait Rimbaud. Il n’y a plus d’échappatoire.

 

Pirotte, son écriture, se confond avec l’intimité des lieux clos. Une petite chambre, c’est une douce musique, une atmosphère de velours et d’étoffes soyeuses parmi un silence d’or, un lit, un sommeil d’enfant dans un pays de neige. Un visage aussi, surtout, comme une esquisse du Maître des Demi-Figures ou un rêve, un instant d’éternité ou le visage de l’amour éperdu.

 



[1] Jean-Claude Pirotte, Une adolescence en Gueldre, La Table ronde, 2005.

Par Patrick de Retonfey
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